Fermez-la, bande d’emplumés!

  Fermez-la, bande d’emplumés!

 Le jour où j’ai emménagé à Bali, j’étais le plus heureux des hommes. La villa que j’ai eue pour une bouchée de pain était vraiment la plus belle. Nichée à l’abri des regards. Dans un coin tranquille. En pleine campagne. Avec des bananes et un cocotier dans le jardin, pour couronner le tout. L’endroit idéal pour écrivains en mal d’inspiration comme moi. Juste paradisiaque. Le rêve quoi.

En arrivant tard dans la nuit (et oui, les billets d’avion nocturne reviennent moins cher), je me suis délecté du calme qui emplissait les lieux. Et ce firmament, quelle merveille! On n’a pas le loisir d’apprécier le ciel étoilé dans la métropole d’où je viens. A cause de la pollution lumineuse. Cela dit, si on éteignait tout à la nuit tombée, c’est pas avec le nuage de pollution d’échappement qu’on y verrait mieux. Ça réduirait la facture d’électricité, certes. J’ai réglé la note du taxi, jeté mes valises et me suis étalé sur le lit pour aussitôt m’endormir, des étoiles plein les yeux.

Les étoiles se sont vite envolées. Autant dire que j’ai pas dormi longtemps. A potron-minet, le rêve s’est transformé en cauchemar : un concert, que dis-je? un festival de coqs, une révolution galliforme qui me réveille en pétard! Le premier donne le la, les autres répondent joyeusement, et c’est parti pour une joute cacophonique infernale. Je migre sur cette île exprès pour écrire en paix, pour échapper à la pollution sonore. J’atterris à Bali – the gods island – et voilà que je me retrouve à coqs-land! Bon sang, mais qu’est-ce que c’est? une farce? Si c’en est une, elle est amère, horripilante.

En effet, quoi de plus horripilant que le chant d’un coq? si on peut appeler ça un chant. De tous les oiseaux que j’ai jamais entendus, je ne connais pas plus disgracieux que le cri du coq. Ils ont pourtant fière allure avec leur précieuse démarche et leur panache coloré. On en a même fait des emblèmes nationaux, c’est dire. Bah! les coqs sont et resteront de ridicules volatiles à mes yeux – des volatiles qui ne savent pas voler soit dit en passant.

Les premiers jours, je n’ai pas essayé de lutter. Je relativisais. J’étais à Bali après tout, il existe bien pire endroit pour souffrir. Je me suis dit que ça allait passer, qu’au bout de quelque temps je m’y habituerais. De toute façon, ça ne pouvait pas durer. Tu parles! Boules quiès, musique à fond, distractions en tous genres… je n’ai pas su m’y faire. Impossible. J’ai beau m’être adonné au yoga pour maîtriser mon stress et mes émotions, quoique je fasse, j’avais toujours le moindre coquelinement suspendu au coin de l’oreille. On aurait dit que ces oiseaux de malheur attendaient sournoisement que je me focalise sur un silence, un creux dans mes pensées, pour résonner encore plus fort. Le pire? ils ne se contentaient pas d’annoncer le lever du jour : ils chantaient, s’égosillaient à qui mieux-mieux toute la sainte journée! Et ils font cela soi-disant pour montrer lequel d’entre eux est le plus beau, le plus fort, le plus… pas un ne veut-il montrer qu’il est le plus sage en se la fermant une bonne fois pour toutes?!

Intermittent, le caquet des poules passait encore. Tandis que le chant de casseroles de leurs congénères mâles perdurait sans trêve ni relâche, jusqu’à tombée de la nuit. Là, à l’heure où j’avais fait tant d’efforts pour les ignorer, après avoir dépensé toute mon énergie à essayer d’aligner un paragraphe, il ne me restait plus la force que de m’endormir. Enfin, ce n’était que l’instant d’un court répit : les coqs reprenaient leur concerto à 5, 4 voire 3h du matin! Les animaux n’ont aucune sorte de respect pour les gens qui dorment ; je suis d’accord pour qu’on leur accorde des droits, notamment le droit d’être punis pour tapage.

Mes nuits raccourcies, mes journées un enfer, l’espace de quelques semaines, je suis devenu fou dans ma tête. J’imaginais tout et n’importe quoi : un arrêté préfectoral, une arrestation générale, un génocide gallinacé… Je me suis mis à étudier la chose à fond. Si bien que j’ai fini par trouver une solution, grâce à Internet. En naviguant sur la toile, j’ai découvert le moyen définitif de faire taire un coq. Puisque c’est en gonflant leur gosier qu’ils émettent leur cri abominable, il suffit de leur mettre un ruban élastique autour du cou, en serrant légèrement. Sans les étrangler bien sûr. Même si c’est pas l’envie qui manquait.

J’ai non seulement acheté une longueur de bande suffisante pour nouer le cou à chacun des coqs, leur clouer le bec une bonne fois pour toutes. Mais aussi j’ai du soudoyer certains sinon tous les propriétaires pour qu’ils acceptent cette procédure exceptionnelle. Vous pensez bien que j’ai du les forcer un petit peu. Eux, ça ne leur fait rien d’entendre glousser leurs coqs à tout bout de champ, ils ont l’habitude, ils sont nés avec.

J’ai passé des journées entières – une semaine? deux semaines? Je ne sais plus. Ne plus dormir m’a fait perdre toute notion de temps – des journées entières donc, à faire du porte-à-porte la main sur le portefeuilles, à perquisitionner la moindre basse-cour. On m’a vite affublé de sobriquets : the rooster tier ou ringed eyes. Mais je me contrefoutais de ce que pensait le voisinage, c’était une délicieuse sensation que d’entendre le concert de coqs s’assourdir de jour en jour, se dissiper tel un vieux souvenir.

Finalement, j’ai fait taire tous les coqs à au moins un kilomètre à la ronde. J’étais fier de moi. Ce travail m’avait éreinté mais au moins, maintenant, j’avais l’oreille et le cœur légers. Le jour où, enfin, je n’entendais plus de cocorico, j’avais le sourire bloqué tant que c’en était douloureux. Je n’ai même pas eu l’énergie de boire un verre pour couronner mes efforts, je me suis apprêté à dormir en envisageant la plus enflée des grasses matinées.

Je me suis allongé, tout habillé. Et, maudis sois-je, ce que je n’avais pas remarqué jusque-là résonna au centuple : le coassement des crapauds, les grillons assourdissants et les chiens qui aboient pour un rien! Passé de Charybde en Scylla, je ne pouvais décidément pas rester. Ni une ni deux, j’ai pris mes clics et mes clacs et embarqué dans le premier avion. Retour direct à la ville, mon tendre et cher univers. Pollution ambiante, ciel sans étoiles, bousculades dans le métro, grouillement incessant et trafic bondé… A moi le hourvari des heures d’affluence! A moi les klaxons, gueulantes et autres pétarades! A moi les ivrognes qui chantent et vomissent sous mes fenêtres à pas d’heures! A moi la sérénité!

Patrick Verdu

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