Georges voit rouge

Georges voit rouge

Doc ouvrit la porte, son sourire malicieux éclairé par l’ampoule qui pendait juste audessus.

La chambre était étroite, humide et quasi hermétique. Aucune fenêtre. Aucune ouverture sur l’extérieur. Seule une hotte improvisée faisait office de système d’aération. Le plafond et les quatre murs étaient entièrement capitonnés. La porte privée de sa poignée. Le sol recouvert d’une toile de coco usée jusqu’à la moelle. Une literie vétuste flanquée d’un traversin encombraient un coin de la pièce. Une cabine de douche et des WC sans lunette en meublaient le coin opposé.

Ce sont des néons habilement dissimulés sous les capitons qui donnaient à la chambre son aura écarlate. Cet éclairage installé spécialement pour l’occasion enveloppait de rouge le moindre centimètre carré. Cela laissait peu de place, non seulement à l’ombre, mais aussi, à toute autre teinte du spectre chromatique.

De fait, Georges voyait tout en rouge. La literie en coton coquelicot, les sanitaires en céramique rubis, son pyjama d’hôpital en pilou carmin. Lui-même ressemblait à un caméléon.

Jouer les cobayes ne doit pas être bien méchant, s’était-il dit en relevant l’annonce dans le journal. La description lui avait paru quelque peu saugrenue à la première lecture. Puis, de saugrenue, elle était passée à originale. Et, l’originalité, Georges en était friand. Pour tout dire, il trouva l’idée plutôt plaisante et, plus tard, carrément amusante.

Il avait aussitôt décroché le téléphone et la voix au bout du fil, mi-engageante mi-faiblarde, l’avait félicité d’être le premier à l’appeler. L’entretien téléphonique avait été expéditif. Une seule question posée : Vous êtes daltonien? Répondant par la négative, Georges s’était vu fixer un rendez-vous pour le jour même.

Comme préconisé par la voix ambivalente, il s’était rendu à l’adresse indiquée par les transports en commun : il y avait un risque pour que Georges finisse patraque à l’issue de l’expérience ; déconseillée donc, l’utilisation de la voiture. Ainsi, après avoir emprunté deux lignes de métro, un bus et un long trottoir bordé de terrains vagues, il arriva à une villa qui payait de mine.

L’auteur de l’annonce l’y reçut timidement, mais à bras ouverts. Georges prit d’emblée l’habitude de l’appeler Doc. Pourtant, quand il entra dans son bureau, le jeune homme n’avisa aucun doctorat ès quoique-ce-soit affiché sur les murs. Et l’autre ne se soucia guère d’être surnommé ainsi. D’ailleurs, négligeant les règles de la bienséance, il ne déclina jamais son identité. Au fond, peu importait à Georges qu’il s’apprêtât à rendre service à un médecin véreux ou même à une secte… du moment qu’il était payé.

Ici, l’entretien se prolongea un tant soit peu. Doc posa à l’intéressé quelques questions d’ordre médical somme toute assez classiques. Puis il lui servit les clauses du contrat. Le cobaye devait accepter d’être séquestré dans une chambre rouge. Il n’avait rien à y faire que passer le temps. [Phrase incompréhensible qui décrit la visée de l’expérimentation entremêlant des jargons d’optique, d’ophtalmo et de psychologie, tous plus obscurs les uns que les autres.] Vu qu’il initiait cette expérience sans aucune subvention, donc dans un souci d’ordre financier, Doc avait prévu de ne donner à son sujet qu’un seul repas par jour. Pour compléter son alimentation, il préférait lui prescrire des vitamines dont il disposait à foison. Pour ce qui était de la rémunération, fixée par un coefficient journalier, celle-là s’élèverait en proportion du nombre de jours ouvrables qui restait encore à définir. En bonus, le cobaye était exonéré de loyer et de tout frais alimentaire.

Georges sourit béatement. Il n’hésita pas à signer. Pas le moins du monde. D’un naturel paresseux, lorsqu’il s’agissait de chercher du travail, le jeune homme pensait exclusivement sinécure. Alors là, c’est l’hôpital qui se foutait de la charité!

Le contrat emballé, pesé, Doc avait invité George à le suivre jusqu’au sous-sol.

Il lui fit faire le tour de la chambre – ce qui prit le temps d’un battement de cils –, lui fit changer sa tenue et lui confisqua son téléphone et autres effets personnels. Enfin, avant de le livrer à lui-même, Doc lui serra la main et lui souhaita bien du courage.

Et voilà Georges parti pour glander pour une durée indéterminée.

Implantée dans un capiton, une caméra fut branchée pour l’observer 24h/24. Le moindre de ses faits et gestes minutieusement rapportés. Ce, malgré le fait qu’il semblait futile de détailler le descriptif, ainsi que noter l’heure et la date de chacune de ses occupations.

Autant de trésors d’imagination infantile.

En effet, disposant de peu d’accessoires, Georges se creusait les méninges pour inventer passe-temps à son goût. Il utilisait le matelas en guise de punching-ball, se jetait sur les cloisons matelassées tel un dératé sur un trampoline. Il se masturbait très souvent, ne lésinant pas sur le papier-cul. D’ailleurs, il s’en servait comme moyen d’expression graphique, pour dessiner des formes ou représenter des mots sur le sol. Il économisait le papier seulement pour contempler ses déjections. Une fois, il alla même jusqu’à éviter de tirer la chasse pour voir à quel moment la puanteur deviendrait insupportable. A la suite de quoi il était resté sous la douche pendant une heure, pour neutraliser l’odeur. Il prit d’ailleurs cette habitude de se doucher jusqu’au sang après s’être essayé à l’exercice physique, qu’il pratiquait sans jamais tomber dans la régularité de la discipline.

Autrement, Georges se parlait à lui-même. Il se racontait des histoires. Il se prenait pour un roi, assis sur le trône. Pour le capitaine d’un navire, juché au bord du lit. Ou encore pour un cow-boy, chevauchant son traversin. Il se faisait des films dans sa tête ou rejouait des scènes connues à voix haute, souvent jusque tard dans la nuit.

Les néons ne s’éteignaient jamais. Cependant, la luminosité ne le gênait pas pour dormir. D’ailleurs, plus que le tiers communément requis, c’est la moitié du temps que Georges passait à roupiller, à rêver et ronfler rouge.

Et, chaque midi tapantes, il était réveillé par l’infirmière.

Celle-là, dont les visites ponctuelles devinrent le conditionnant de son réflexe de Pavlov, venait lui apporter son repas quotidien accompagné d’une bouteille d’eau. Si nécessaire, elle ramenait aussi un rouleau de papier-toilette, un pyjama et/ou une serviette propres. Véritable coup de vent, elle entrait sans frapper, déposait le plateau-repas sur le lit, rembarquait les restes de la veille, puis repartait en refermant la porte brusquement derrière elle. C’est-à-dire avant que Georges n’ait le temps de plonger son regard à l’extérieur.

Force est de constater que sa pitance était servie, avec des couverts en plastique, sur un plateau subtilisé à quelque cafétéria de supermarché. Il s’agissait généralement de salade ou jus de tomates, pizza poivrons-chorizo, viande saignante à l’occasion, fruits rouges en dessert, et ketchup en assaisonnement.

Affublée d’une blouse règlementaire, le chignon tenu par un stylo, ladite infirmière n’était en fait qu’une assistante résignée ; le genre de secrétaire à se laisser harceler ; sous-payée et exploitable à souhait ; rabaissée aux tâches les plus simples comme servir du café ou du sirop grenadine…

Malgré son charme rédhibitoire, la présence intime de cette jeune femme ne manquait pas d’alimenter les fantasmes de Georges. Lequel, cela dit, gardait consciencieusement ses hormones en laisse. Pas homme à séduire, ne redoutant jamais d’être pris à rougir, il se contentait d’arrière-pensées.

Les seuls autres événements qui rythmaient la vie dormante de Georges étaient les visites hebdomadaires de Doc. Celui-là venait l’ausculter sommairement, s’enquérir vaguement de sa santé. Il se retenait de donner aucune nouvelle de l’extérieur, et ne posait pas plus de deux ou trois questions – Vous avez mal là? sinon les yeux, ça va? A part ça, Doc assurait que, grâce à lui, il faisait déjà des progrès remarquables dans sa recherche expérimentale. Georges ne percevant aucune évolution apparente, ce pouvait très bien être un mensonge.

Rien ne venait casser la routine, si ce n’est les sujets de conversation qu’il essayait d’engager sans succès. L’infirmière n’était pas loquace pour un sou. Et Doc semblait toujours avoir mieux à faire que bavarder avec lui.

D’un tempérament d’habitude plutôt solitaire et sans attaches, le genre à ne pas donner de nouvelles, aujourd’hui qu’il était coupé du monde, Georges avait hâte de revoir sa famille et ses amis. Ils commençaient à lui manquer terriblement. Si bien qu’il en rêvait parfois la nuit. Il rêvait qu’il les embrassait, qu’il riait avec eux ou qu’il leur parlait pendant des heures.

Pour se tenir compagnie le jour, le cobaye n’avait d’autre choix que se parler à lui-même.

Et, souvent, il se demandait ce qu’il était venu faire ici. Quel motif exactement l’avait poussé à se rendre volontaire pour cette expérience prétendument scientifique? Il feignait d’en chercher la raison : il s’agissait de la rémunération, bien sûr. Le jeune homme se rassurait, et se réjouissait intérieurement, en se le répétant dans sa tête. Il se disait que, une fois tout ce cirque terminé, il irait pointer chez Pôle, et profiterait de son pactole en attendant tranquillement ses nouvelles mensualités. En fait, Georges refoulait ses idées noires en pensant constamment à son salaire. Lequel serait d’un montant considérable, savait-il, d’après les jours qu’il ne voyait plus passer.

Mais, à force de se le répéter, Georges finissait par ne plus y croire. Il analysait la situation, la tournait et la retournait dans sa tête, et réalisait combien elle lui paraissait impossible.

Les semaines passèrent.

L’expérience n’évolua pas.

Et Georges broyait du noir… enfin, du rouge.

Lui qui, pourtant, s’était gaiement accoutumé à cette ambiance monochrome, maintenant il ne voyait plus la vie en rose. Languissant tel un animal en cage, Georges se sentait de plus en plus prisonnier. Et, comme tel, il s’était mis à empiler des feuilles de papier toilette pour compter les jours. À chaque réveil, il superposait un nouveau carré de papier. Et, à chaque fois, son regard devenait plus triste. Il s’avéra on ne peut plus clair que Georges sombrait dans la déprime. Il se lavait et mangeait de moins en moins. Il n’avait plus d’appétit. Plus la force de faire de l’exercice. Plus la force ni même l’envie de se masturber. Il n’arrivait même plus à se réjouir en pensant à la rémunération.

En fait, il ne désirait plus qu’une chose, c’était sortir, fuir de cet enfer, ne serait-ce que pour prendre l’air, respirer un peu.

Relativement inquiet, Doc en vint à lui prendre la température : son front était brûlant, son cerveau fumait. Evidemment, tiens! il trépignait tel un taureau avant l’arène. D’un flegme à toute épreuve, l’initiateur de l’expérience lui suggéra de garder son calme. D’après ses calculs, l’expérience devait se terminer bientôt, très bientôt. Il n’y avait plus de souci à se faire. Très bientôt, il pourrait rentrer chez lui, retrouver sa famille et ses amis. Très bientôt… cet euphémisme rassura Georges. Seulement, l’efficacité du mensonge était aidée par le fait que Doc remplaça subrepticement les vitamines par des sédatifs.

Malgré l’oppression grandissant de jour en jour, Georges relativisait, s’efforçait de rester calme. Pour le bien de l’expérience. Pour Doc. Pour son propre bien. Pour ne pas commettre une bêtise, ne pas devenir fou.

Mais, un jour, il n’y tint plus. La tentation de s’évader fut trop forte. Ses nerfs lâchèrent. Contractant alors un violent accès de colère, il avait attendu l’infirmière pour la frapper à la tête. Sa coiffe de stylo avait volé dans la pièce. Plus sous la surprise que sous la force du coup, elle s’était laissée tomber sur le lit. Georges, qui avait à peine passé la porte, était aussitôt revenu sur ses pas, le visage en larmes. Ce serait bête de craquer maintenant, surtout si aujourd’hui était le dernier jour, parvint-il à articuler à travers ses sanglots. Se repentant visiblement, Georges chercha à se faire pardonner par tous les moyens. Il prétexta la solitude, la fatigue, l’ennui. Il… il… il bredouilla, ne trouvant aucune raison valable qui pouvait justifier ses actes. Il trouva néanmoins une expiation à la mesure de son désarroi : il avisa le stylo sur la moquette, s’en empara et se le planta dans la main, à plusieurs reprises.

Invariablement muette, l’assistante n’eut qu’un soupir à son endroit. En professionnelle, elle était allée chercher le nécessaire pour lui panser la main fissa. Par chance, Georges n’avait pas touché d’artères ; plus de peur que de mal. Sous le choc, allié à l’effet des sédatifs, le malheureux avait fini par s’évanouir. Doc ne s’était même pas donné la peine d’intervenir.

Une fois l’incident reporté dans le classeur sans grande conviction, tout fut très vite oublié. Le cobaye cramoisit pendant encore quelques jours dans la honte et la culpabilité.

 

Puis, un beau matin, Georges renaquit.

 

Au lieu de se réveiller dans la chambre rouge, couché près de son calendrier en papier toilette, il ouvrit des yeux striés, assis sur un banc. Ce dernier meublait presque à lui seul ce qui semblait être une salle d’attente, un espace incorporé dans le grand hall d’un immeuble. Le tout doté d’une coloration tout ce qu’il y a de plus neutre et ennuyeuse : blanc, brun, gris, incolore.

D’abord, Georges eut l’air confus ; l’impression de voir la vie en bleu. Il en était vert. Il s’ébroua, se frotta les paupières, puis cligna des paupières frénétiquement. Une migraine, qui le frappa derrière les yeux, et des reflux gastriques l’indisposèrent. Il se leva et fonça tête baissée vers les toilettes, immanquables avec leur écriteau pensé pour les myopes.

En quittant le banc, il ne remarqua pas l’enveloppe kraft posée dessus. Celle-là devait contenir son téléphone et autres effets personnels. Un petit rectangle de papier débordait du pli pas même cacheté : c’était un chèque à son nom, son salaire dument mérité.

Seulement, l’argent n’occupait plus les pensées de Georges. Son subconscient en refoulait la notion comme s’il occultait le souvenir d’un traumatisme. À ce moment précis, l’unique préoccupation de Georges était de recouvrer la santé – le bien-être, ça n’a pas de prix.

Dans son empressement, il manqua de renverser un homme qui sortait justement des toilettes. Celui-là le réprimanda avec force postillons, mais il n’y prêta aucune attention. Il se jeta sur le premier lavabo, ouvrit le robinet à fond et s’éclaboussa copieusement la figure. Il fit glisser ses mains sur ses joues et considéra enfin son reflet dans la glace : son regard exprimait quelque chose entre l’ahurissement et le soulagement. Son mal de tête nauséeux s’atténua. Il se sentait déjà beaucoup mieux. Sans doute parce qu’il discernait à nouveau la palette commune à tout œil humain normalement constitué. Fini le puissant contraste simultané. Envolée la vision bleutée. Cette conséquence de l’expérience dont il avait été le sujet pendant si longtemps venait de se dissiper.

Maintenant, Georges ne voyait plus du tout de couleurs. Allons bon. Les lavabos, le carrelage, le plafond, les portes battantes, les cabinets, le papier hygiénique – tout dans sa ligne de mire était blanc. Cette pureté envahissante l’éblouit. Il plissa les yeux, commença à se masser les tempes d’un air anxieux, puis se rappela qu’il occupait des sanitaires. Il se retourna vers son reflet, et fut rassuré en voyant que lui-même n’était pas aussi pâle que ces toilettes immaculées.

Georges regagna le hall tandis qu’un large sourire gagnait son visage. D’habitude peu sociable, aujourd’hui il ne cacha pas sa joie de revoir du monde – le monde multicolore, le monde normal. Sa joie était telle qu’il se mit en tête de saluer quiconque entrait dans son champ de vision. Jusque-là, on ne pouvait pas dire que l’expérience avait laissé des séquelles. Ce comportement restait tout à fait naturel pour un être humain qui n’avait pas vu la lumière du jour, ni rencontré personne depuis longtemps.

Dans une pièce adjacente, caché derrière un store vénitien, Doc salivait en épiant son jeune rat d’un regard follement intéressé. Un calepin sur le bras, il gribouillait des notes dans la marge d’un formulaire imprimé.

Bonjour! par-ci et Bonne journée! par-là.

Infatigable, Georges envoyait des clins d’œil, serrait des mains et donnait la bise. La plupart des gens se contentaient de lui rendre son salut poliment. Beaucoup lui souriaient et certains faisaient volontiers un brin de causette avec lui. Quant aux autres, moins réceptifs à sa bonne humeur, ils lui lançaient des regards torves, le prenant pour un alcoolique patenté ou un m’as-tu-vu en manque de compagnie. Ce n’était pourtant pas faute d’envoyer des ondes positives. Mais qui sait? peut-être reniflaientils l’arnaque?

Soudain, silence : le temps s’arrêta. Georges se figea face à une vision troublante : une femme superbe de corps, tailleur noir et décolleté plongeant, venait d’entrer dans le hall. Juchée sur ses hauts talons, dans une posture de vraie top model, elle rectifiait sa coiffure lorsque de son sac à main elle sortit un miroir de poche et un petit tube doré. Elle ouvrit le miroir dans une main et, de l’autre, dévissa le tube en question.

Georges retint son souffle.

Jaillit alors un éclat. Une étincelle. Une flamme brillante que la jeune femme appliqua sur ses lèvres en toute innocence. Conséquence de quoi : sa bouche s’enflamma, s’illumina d’une teinte vive, saturée à l’extrême.

On eut cru entendre un coup de canon. Littéralement poussé par une pulsion ravageuse, Georges fondit sur la top, la culbuta et la serra contre elle, aussi sûrement et fermement qu’un rapace referme ses serres sur sa proie. La jeune femme prise au dépourvu se débattit vainement, armée de son sac à main. Médusés, les gens autour étaient partagés entre la perplexité et l’hilarité générale. Georges embrassait sa prise à pleines dents, ses mains baladeuses en griffaient fougueusement les courbes sensuelles.

Observant non sans enthousiasme ce qu’il interpréta comme un élan d’affection, Doc encadra sur son imprimé la mention :

ROUGE = symbole de l’amour = incite à l’affection.

Il semblait très fier de lui. À première vue, l’expérimentation était concluante. Les yeux grossis d’excitation, il se souriait à lui-même. Il chantait déjà sa gloire intérieurement.

C’était avant d’apercevoir Georges se relever la gueule maculée de sang.

Maintenant qu’il en rendait les miettes – lèvres, langue et autres bribes de gencive –, il apparaissait clair qu’il venait de dévorer la bouche de sa belle. Aux abois, la victime défigurée se contorsionnait par terre en implorant du regard. Elle criait au viol, réclamait justice, appelait à l’aide… enfin, réduite au silence, elle exprimait sa détresse comme elle pouvait. Que quelqu’un fasse quelque chose, bon sang! Mais l’horreur de la scène foudroya la foule de témoins. Ils restaient là, interdits. Incapables de réagir. Insolemment, indécemment figés. Comme paralysés par la peur.

Au contraire, Georges, lui contractait une crise d’hyperactivité. Il s’empara d’un extincteur qu’il utilisa pour fracasser un certain boîtier fixé au mur. Le système anti-incendie activa aussitôt son circuit d’arrosage. L’alarme se mit à mugir et les gens, qui ne mouillaient pas que dans leurs pantalons, commencèrent enfin à s’affoler.

Véritable fracas ambulant, Georges s’envoya hors de l’immeuble en sautant à travers la porte de verre. Attenant à celle-ci, un distributeur de boissons célèbres… il le démolit à coups d’extincteur, avant de filer dans la rue.

Quiconque croisant son chemin avait le malheur de porter ne serait-ce qu’une montre ou des lunettes rouges se voyait prendre une douche au dioxyde de carbone. Pour ceux qui portaient un vêtement, voire une tenue complète, c’était la douche plus passage à tabac assurés – la mort en prime.

La sirène de l’immeuble envahissait la rue, tandis que celle des forces de l’ordre jaillissait au loin. On se bouchait les oreilles, les yeux. On hurlait à l’assassin. On pleurait, on accourait, on trébuchait. Les os craquaient, les pneus crissaient. Les bornes incendie crachaient les unes après les autres ; on eut presque dit qu’il pleuvait en plein soleil.

Georges, lui lorgnait une Ferrari.

Doc le suivait de loin. Incroyable que mon spécimen soit capable de produire un tel carnage, se dit-il. Seul face au reste du monde, de surcroît! Après mûre réflexion, il raya fébrilement la première mention. Pour en entourer une autre :

ROUGE = symbole du sang = incite à la violence.

Le sourire de Doc se tassa dans un coin, ce qui n’amoindrit pas pour autant son expression pleine de malice.

 

Patrick Verdu

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s